
je suis sur une étroite planche
et la planche vibre
elle se plie comme un plongeon
autour d’elle, le vide
et des milliers de minces planches
comme des fils
elles vibrent aussi
d’aucune je ne vois le début
d’aucune je ne vois la fin
je ne sais d’où elles viennent et où elles vont
indéfinies, infinies ?
j’ai pourtant le vertige
quel est le haut, quel est le bas ?
j’essaie de garder l’équilibre — et de taire ma peur
d’aller devant
sans trop regarder vers l’arrière
sur cette seule chose tangible sous mes pieds
mon seul point d’appui
ma vie

Quelle belle image…
Nous sommes tous des funambules, accrochés à nos fils, entrelacés les uns aux autres en une toile arachnéenne vertigineuse.
Vers l’équilibre.
Les yeux grands ouverts et les oreilles dressées.
Pour ne pas tomber.
Et comme les funambules, nous recherchons cet équilibre grâce à des supports qui, en absorbant une partie du poids qui est notre lot, nous rendent un peu plus légers, un peu plus stables.
Parfois, les supports – mains tendues ou tiges minces étirées, comportent elles aussi des masses à leurs extrémités. Cela favorise la stabilité en diminuant le poids relatif transporté par le funambule.
Ruse face au vide.
Ulysse sur sa corde.
Si votre étroite planche vibre trop fort, voici donc le conseil d’une ex-plongeuse rongée par le vertige que la vie a reconvertie en funambulette:
Regardez droit devant vous, respirez profondément et, lentement, doucement, étirez vos bras jusqu’à ce qu’ils soient perpendiculaires au reste de votre corps.
Alors votre planche se calmera un peu.
Votre torse, votre tête, votre cou se relèveront.
Vous respirerez mieux.
Alors d’autres mains tendues rejoindront les vôtres.
Étreintes de paumes en suspension.
Puis le plongeons ralentira considérablement son vibrato.
Et vous sentirez du fait de ce vide apprivoisé, partagé.
Un peu plus de légèreté.
Un peu plus de calme.
Un peu plus de sérénité.
Sur la corde raide de la vie, ou l’on tangue, ou l’on plie.
Sur la corde raide de la vie, ou l’espoir nous laisse transi.
Sur la corde raide de la vie, ou l’on se crée et se détruit.
-xxx-
Un philosophe sur une planche [...] il craint.
@Tyche et Âme tourmentée :
Je nage dans le relativisme, j’ai perdu tous mes absolus, et mes idéaux sont tombés en miettes. Tout me semble bouger autour. Difficile de se tenir et de se repérer. J’en suis au point ou seules les choses matérielles tangibles et l’infini inconcevable sont assurés. Je retrouverai bien un appui, qui, même vacillant, me permettra de m’orienter un peu mieux dans mes valeurs… J’en suis là.
@Pleiade :
Cela résume assez bien la chose, le philosophe et la planche en moins.
Je dirais:
Un sur une [...] il craint.
Mais j’y pense, vous avez déjà un appui puisque vous ne tombez pas.
Ça c’est une bonne nouvelle!
(ah ce qu’elle est forte cette Tyche!)
Je vous souhaite de trouver le plus gracieux bâton qui soit, à en faire rougir Dumbo sur son fil;.)
En cas d’urgence, il y a aussi les ailes (ou les oreilles d’éléphant)
Car tomber, c’est moche, mais voler, c’est diablement chouette!
Petite recette pour des ailes/oreilles d’éléphant bien volantes:
Ingrédients:
Une tasse d’émerveillement
Une tasse d’amour
Une tasse de poésie
Une tasse d’humour
Quelque gouttes d’espièglerie
Mélanger le tout
Sourire un grand coup sous la douche
Ça y est, les ailes poussent!
Et il ne vous reste plus qu’à faire un pied de nez au vide moqueur (car celui-là, je le soupçonne d’être avant toute chose un grand farceur)
Eutychê!
Bonsoir,
Beau texte!
Maintenant, un petit commentaire à propos d’autres éléments de votre description:
On décide de ne plus rester sur la planche:
On ne sait pas si on tombe (“quel est le haut, quel est le bas ?”)…
Et si toutes les planches se ressemblent, il n’y aura plus de vertige.
Alors c’est comme si on flottait…
Ah, flotter, flotter…
C’est pour ça que je vous verrai passer:
là
Salutations célestes d’une Version qui a essayé de vous tutoyer tout à l’heure.
Versions Célestes
@Versions Célestes :
En effet, j’ai plutôt l’impression de nager dans l’apesanteur, dans le vide ou dans la mer, que de tomber gravitationnellement.
Vous me faites remarquer : j’ai utilisé l’image de la planche, qui m’était venue en tête pour son aplatissement, mais je réalise que c’est avec des planches que l’on construit une maison.
PS: Tu peux me tutoyer ! Je vouvoie les adultes que je ne connais pas, les vieux, et ceux que je n’aime pas.
Je commence à te connaître, du moins à connaître ton expression, ce qui est suffisant pour faire tomber le vous (et je suis du Québec où cela n’a que peu d’importance, sauf envers les personnes âgées ou d’autorité, et qui me frappe chaque fois que je reviens de France).
Moi je pensais que tu citais Pascal, qui dit exactement la même chose, avec le planche, le philosophe et le vide (image reprise de Montaigne, qui au lieu de la planche avait une cage suspendue, si je ne me trompe, en haut de Notre-Dame). Faut croire que les esprits se rencontrent sur la planche.
@Pléiade :
Intéressant !
Je suis curieux, dans quel ouvrage ?
Comme quoi tout a été dit et vécu, ce que je pense et qui est d’ailleurs la devise non affichée de ce blogue.
Ah Vincent qui passe à la planche comme dans les films de pirate qui condamne les ”bagnards” a sauté dans l’océan.
C’est dans les “Pensées”, le numéro du fragment varie selon les éditions, je crois que c’est 44 chez Lafuma:
“Le plus grand philosophe du monde sur une planche
plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice,
quoique sa raison le convainque de sa sûreté,
son imagination prévaudra.”
On remarquera que c’est une belle anacoluthe, qui traduit la perte de maîtrise de la raison sur la pensée.
Comparer avec la même idée dans Montaigne, Essais, II, 12 (“Apologie de Raimond Sebond”):
Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris , il verra par raison évidente qu’il est impossible qu’il en tombe, et si, ne se saurait garder (s’il n’ai accoutumé le métier des recouvreurs) que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse. Car nous avons assez à faire de nous assurer aux galeries qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées à jour encore qu’elles soient de pierre. Il y en a qui n’en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu’on jette une poutre entre ces deux tours, d’une grosseur telle qu’il nous la faut à nous promener dessus: il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d’y marcher comme nous ferions, si elle était à terre. J’ai souvent essayé cela en nos montagne de deçà (et si suis de ceux qui ne s’effrayent que médiocrement de telles choses) que je ne pouvais souffrir la vue de cette profondeur infinie sans horreur et tremblements de jarrets et de cuisses, encore qu’il s’en fallût bien ma longueur que ne fusse du tout au bord, et n’eusse sur choir si je ne me fusse porté à escient au danger. J’y remarquai aussi, quelque hauteur qu’il y eût, pourvu la diviser, que cela nous allège et donne assurance, comme si c’était chose de quoi à la chute nous pussions recevoir secours; mais que les précipices coupés et unis, nous ne les pouvons pas seulement regarder sans tournoiement de tête: “ut despici sine vertigine simul oculorum animique non possit”, qui est une évidente imposture de la vue. Ce beau philosophe se creva les yeux pour décharger l’âme de la débauche qu’elle en recevait, et pouvoir philosopher en liberté.
Merci Pléiade.
Ils montrent assez bien tout le mythe de la raison, qui est dans les faits incapable de diriger les passions (ou peurs). Ils traitent d’une réelle situation de hauteur. Dans mon cas, vous l’aurez compris, j’utilisais une situation métaphorique, c’est-à-dire un vertige intérieur, face au vide, à l’indéfini et à la relativité, qui me cause au fond la même sensation que celle décrite par eux.
La fin de cet extrait de Montaigne est analogue à “Œdipe roi” et “Œdipe à Colone” de Sophocle, qui s’aveugle après avoir réalisé son crime (“sa débauche”), et qui devient clairvoyant (ayant acquis la connaissance ultime, celle de soi-même) à Colone, en paix, dans ses vieux jours et dans la liberté de la mendicité.