Les incultes du médicament se cantonnent dans les vieilles molécules, comme le Lorazepam, le Valium, le Lithium et autres psychotropes pour intituler leurs poèmes ou leurs livres.
Allons-y d’une nouveauté plus originale. Employons pour la cause un peu de vocabulaire québécois. Cela rend mieux la douleur.
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Etanercept
mes jointures ne joignent plus rien et ne sont plus que des enflures chroniques qui m’immobilisent comme un vieillard dans sa chaise roulante
chaque synoviale est plaine de verre brisé et de morceaux d’os qui crépitent contre l’os, comme des dents qui grincent en accompagnant des pleurs, mais moi je n’ai pas besoin de dents
le cartilage de mes genoux s’est tout usé, me laissant boiteux en béquilles sur le bord du chemin
mes doigts brûlent entre mes phalanges ardentes que je voudrais amputer, arracher pour ne plus sentir l’ostie de douleur qui lancine et shoote dans tout mon corps
mes doigts ? non fuck ! ce ne sont plus des doigts, ce sont des boudins, des saucisses piquantes et enflées, déformées comme si j’attachais un bouton de ma chemise pour l’éternité, comme si j’avais fait un cygne en origami avec mes doigts, comme si un coup de vent d’ouragan les avait frappés d’une traite, les laissant déformés sur le côté jusqu’à la prochaine tempête
pis ces maudites enclumes incandescentes qui effoirent mes genoux et mes hanches, qui pourrait me les ôter ?
et ces câlisses de marteaux qui cognent chaque épine de mes vertèbres jusqu’à les casser, jusqu’à les crisser en miettes, jusqu’à foutre mes disques en wedges
ma tête elle-même veut se déboulonner de mon cou et rouler par terre en grand fracas, mon cou se révolte et veux me paralyser tout mon corps, ah ! pis au moins je ne sentirais plus cette souffrance…
le métal qu’on a posé dans mes poignets tout croches ne vient pas à bout de ma douleur, je voudrais le fondre, le fondre pour qu’il prenne toute la place du feu et de l’eau qui s’infiltrent entre les os
et mes os, rongés à leurs bouts, devenus poreux comme un fromage suisse pourri — déjà mon fémur s’est brisé comme une vieille brindille sèche en laissant tomber un peu d’écorce, me laissant la jambe clouée en l’air, momifiée pendant des mois
et maintenant, avec cette drogue, cette drogue qui supprimait mon système immunitaire trop vorace, cet anti-tumor-necrosis-factor, cet anti-TNF comme ils disent, ces piqûres qui chaque semaine me soulageaient un peu, qui m’enlevaient au moins un peu de rougeur et soufflaient sur la douleur,
et maintenant, avec cette drogue, j’ai un nouveau mal, un mal qui au moins anéantira le premier — maintenant, j’ai des bosses énormes dans le cou, il paraît que ma douleur achèvera dans quelques mois.
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Je dédie ce texte à une personne atteinte de polyarthrite rhumatoïde juvénile sévère qui m’a fourni l’image et la souffrance de ces mots, et à ceux qui sont des statistiques anonymes ayant eu un lymphome causé par ce médicament. Que ceux qui doutent de l’existence du corps n’en doutent plus. Mais le corps pourrit parfois la vie de son propriétaire, jusqu’au suicide ou à la toxicomanie grave (comme c’est le cas pour cette personne).

Ce texte est extraordinaire!
J’admire la manière avec laquelle vous parvenez à insuffler de la poésie à tout, même au jargon médical.
J’admire votre habileté à sublimer les pires souffrances avec ce je ne sais quoi d’aérien et de terrien à la fois.
Vous êtes un artiste.
Un vrai.
Un maître du spolia.
Un souffleur de verbe.
Vous êtes un Byzantin.
Un plaisantin.
Un écrivain.
Chapeau bas.
Chat botté.
Siete bravissimo.
Signore Vincenzo!
Chère Tyche, je n’aime pas trop les étiquettes, ni l’exagération. Mais merci.
Moi non plus. Mais j’aime la sincérité.
Et de rien.
Vincent vous êtes la voix de ceux qui souffrent c’est bien de leur prêter votre plume. En lisant ce billet, en effet on réalise que l’on se plaint souvent pour rien; que nos petits malaise passager sont ridiculement négligeable à comparer des malaises chronique.
@LoupDeVille :
Je pourrais en écrire des centaines d’autres dans le même genre, mais j’ai un peu l’impression de voler la souffrance des autres (quoiqu’ils seraient sûrement contents de se la faire voler) pour la mettre en écriture. Cela me crée un certain malaise.
Vincent de conscientiser les gens de temps à autres c’est une bonne initiative car cela ramène aux vraies choses. Merci
@LoupDeVille et Tyche :
Voici d’autres textes que j’ai composés, dans le même domaine :
L’anonyme
La mort de la vieille
Souvenirs en convulsions
Vous êtes l’intercesseur des maux anonymes auprès de lecteurs qui ne le sont sans doute pas moins ; et j’aime la sincérité qui émane de vos textes. Merci.
Merci à vous Daud.
Merci
De rien orthopedix.