Che fece… il gran rifiuto
(celui qui fit le grand refus)
À quelques-uns arrive un jour
d’avoir à choisir entre le grand Oui
et le grand Non. Se révèle aussitôt celui
qui a le Oui tout prêt en lui, et de le dire
le fait aller plus loin dans l’honneur et dans sa conviction.
Celui qui refuse ne regrette rien. Si on lui reposait la question,
c’est non qu’il redirait. Et pourtant il l’accable,
ce non – dans sa justesse – durant toute sa vie.
Constatin Cavafis
1901
Traduit du grec
———
Le dieu abandonne Antoine
Quand soudain, sur les minuit, tu entendras
Le cortège invisible,
Ses musiques singulières et ses voix,
À quoi bon pleurer ton destin qui s’effondre, ton œuvre
Qui a échoué, tes projets
Qui n’étaient que chimères?
En homme averti de longtemps, en homme courageux,
Fais tes adieux à cette Alexandrie qui s’en va.
Surtout ne t’abuse pas, ne dis pas que c’était
Un rêve, que ton oreille t’a trompé,
Écarte ces faux espoirs.
En homme averti de longtemps, en homme courageux,
Digne d’une telle ville,
Approche-toi de la fenêtre sans trembler;
Écoute avec ton cœur, mais sans
Les prières ni les plaintes lâches,
Comme un dernier plaisir, les échos,
Les instruments singuliers du cortège mystique
Et fais tes adieux à cette Alexandrie que tu perds.
Constantin Cavafis
1911
Traduit du grec
Source : En attendant les barbares (préf., trad. et notes de Dominique Grandmont), Gallimard.

Serments
Il se jure régulièrement de commencer une vie meilleure.
Mais quand vient la nuit avec ses propres suggestions,
avec ses compromis, et avec ses promesses;
mais quand vient la nuit avec sa force à elle,
celle du corps qui le réclame et l’exige, dans la même
joie fatale, éperdue, il se replonge.
Constantin Cavafis
1915
Traduit du grec
Merci Constantine.
Il y en aurait tant d’autres à écrire pour rendre un hommage complet.
Les vers de Cavafis résonnent comme des murs qui craquent et de muets vents intérieurs.
Surtout comme “des bâtiments qui craquent…”
Comme ce grand bâtiment, le navire de l’Ulysse cavafien dans son autre Odyssée, loin de ses Ithaque.
ITHAQUE
Quand tu prendras le chemin d’Ithaque,
souhaite que la route soit longue,
pleine d’aventures, pleine d’enseignements.
Les Lestrygons et les Cyclopes,
ne les crains pas, ni la colère de Poséidon,
jamais tu ne trouveras rien de tel sur ton chemin,
si ta pensée reste élevée, si une émotion rare étreint ton esprit et ton corps.
Les Lestrygons et les Cyclopes,
tu ne les rencontreras pas, ni l’irascible Poséidon,
si tu ne les transportes pas dans ton âme,
si ton âme ne les fait pas surgir devant toi.
Souhaite que la route soit longue.
Que nombreux soient les matins d’été
où – avec quel plaisir et quelle joie ! –
tu découvriras des ports que tu n’as jamais vus;
arrête-toi dans les comptoirs phéniciens
pour te procurer de précieuses marchandises
ambre, corail, ébène, nacre,
et capiteux parfums de toutes sortes,
le plus que tu pourras de parfums;
visite aussi beaucoup de villes égyptiennes,
et n’aie de cesse de t’instruire auprès de ceux qui savent.
Garde toujours Ithaque présente à ton esprit.
Y parvenir est ta destination finale.
Mais ne te hâte surtout pas dans ton voyage.
Mieux vaut le prolonger pendant des années;
et n’aborder dans l’île que dans ta vieillesse,
riche de ce que tu auras gagné en chemin,
sans attendre d’Ithaque aucun autre bienfait.
Ithaque t’a offert ce beau voyage.
Sans elle, tu n’aurais pas pris la route.
Elle n’a rien de plus à t’apporter.
Et même si elle est pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé.
Sage comme tu l’es, avec une expérience pareille,
tu as sûrement déjà compris ce que les Ithaques signifient.
Constantin Cavafis
in En attendant les barbares (préf., trad. et notes de Dominique Grandmont), Gallimard.
Ah, le grand Cavafis.
Merci, j’ai maintenant une bonne idée pour écrire un billet prochain.
A bientôt Gran Maestro de los Anónimos.
Versiones Celestes.
Il n’y a pas de quoi chère Versiones Celestes !
Je le lirai con mucho placer !
Je ne suis pas pour le culte de la personnalité, mais j’ai visité son ancienne maison sur la rue Lepsius (maintenant rue Charm el Cheikh), située près d’une église orthodoxe et au-dessous de laquelle se trouvait un bordel, le tout assez près des ruines de Kom ed-dikka et du café Pastroudis… On comprend certaines inspirations.
MURS
Sans égards, sans pitié, sans scrupule,
ils ont élevé de hautes murailles autour de moi.
Et maintenant, je ne fais rien ici que me désespérer.
D’un tel destin la pensée m’obsède et me ronge ;
car j’avais beaucoup de choses à faire dehors.
Pendant qu’on bâtissait les murs, ah, que n’ai-je pris garde.
Mais jamais je n’ai entendu le bruit des maçons ni leur voix.
C’est à mon insu qu’ils m’ont enfermé hors du monde.
Constantin Cavafis
Bonjour. J’ ai un travail à réaliser sur un poème grec moderne et il se trouve que “Serement” de Cavafy me plaît particulièrement. Pourriez-vous m’indiquez un lien où je pourrais trouver le texte original en grec moderne? Merci d’avance.
Désolé Persenaire, je ne sais pas. J’ai seulement la version papier en grec et en français.